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Malraux     Le Chant du Monde
2006 - Bartillat

     "J'ai toujours aimé la France, mais il m'a fallu apprendre à la penser. Parce que, on pourrait me dire : mais cela n'a pas empêché Michelet d'écrire des folies sur Louis XIV ou Napoléon. Seulement, voilà, elles n'avaient pas d'importance, parce que j'avais lu le grand Michelet avant. En somme le grand Michelet que j'ai tout de suite connu, c'est le vrai, c'est celui qui rassemble les éléments apparemment contradictoires de la France, celui qui exalte à la fois Danton, Saint-Just et Jeanne d'Arc. Jeanne d'Arc, c'est quand même lui qui l'a réinventée. Alors, Jeanne d'Arc, pour moi, ç'a toujours été une grande réalité. Quand je suis allé faire le discours d'Orléans, j'aurais pu y couper. Je l'ai fait au fond par passion. Je pense qu'elle a toujours fait partie de mes amies obscures, parmi lesquelles Antigone."

André Malraux
à Michel Cazenave
21 mars 1974

Malraux - Le Chant du Monde

     "Il faut le dire très clairement : pour les hommes de mon âge, il était déjà "Malraux" quand nous sommes venus au monde. Peut-être aussi, néanmoins, que c'est à notre cœur qu'il a le plus parlé, car nous l'avons tout accepté, de La Condition Humaine jusqu'à la fin de Lazare ; de l'Espagne au Bengale ; et revendiquant de la sorte la totalité du parcours, nous y découvrions forcément l'absence de certitude et l'irremplaçable valeur de la question que l'on pose sans chercher de réponse qui se donnât autrement que comme la destruction progressives de toutes les illusions.
     Il nous a appris, de ce fait, qu'on ne pouvait plus voir aujourd'hui la politique comme jadis, ni l'Histoire où elle s'insère."

Michel Cazenave

     92express (Décembre 2006)
     Pascal Romieu

     C'est un thème rabâché : de la guerre d'Espagne et des tréteaux du Front populaire à son long compagnonnage avec le Général de Gaulle, Malraux n'aurait fait que sculpter sa propre légende : celle d'un homme incapable de sublimer dans son œuvre sa propre dualité, tiraillé entre le goût du soliloque intérieur et celui de l'intervention dans l'Histoire, art poétique et art politique, sens du sacré et tentation du néant. Du Malraux d'après 1945 - si apparemment traître à l'idéal révolutionnaire après qu'il aura "épousé la France" - on finira par parler comme d'un égaré, entré "dans un glorieux crépuscule".

André Malraux dans son appartement à Boulogne

     Les Carnets inédits des années 1935-1936 pourraient sembler s'inscrire dans ce légendaire convenu s'ils ne témoignaient aussi de cette absolue liberté intérieure du regard où Michel Cazenave discerne le vrai Malraux, dans cet exhaussement où "palpite comme une âme invisible, un frémissement de la plume qui est au-delà de l'histoire, et qui échappe à jamais"...

     ... Dans une tentative d'investigation véritablement taoïste, où les contradictions s'estompent et où les paradoxes se dissolvent dans l'accès à une compréhension supérieure, l'approche minutieuse de Michel Cazenave, où l'admiration n'exclut pas la plus exigeante honnêteté, s'attache ici à dégager le Malraux essentiel. Apparaît alors, à travers ses métamorphoses, le fil d'Ariane de sa "fidelité la plus mystérieuse" - celle qui, d'un bout à l'autre, l'aura conduit à affirmer "la grandeur de celui qui se redresse" et son intime communion avec lui, contre toutes les aliénations et toutes les puissances qui cherchent à réduire l'homme ou à dominer le monde. Rares sont ceux qui auront compris ce refus absolu du désespoir qui fonde, chez Malraux, nonobstant son "agnosticisme", le dépassement sacrificiel de la condition humaine et son échappée dans l'intuition d'une autre transcendance - une manière de "marche sur les eaux" pour les temps de déréliction de la "mort de Dieu", qui vaut pour la nation comme pour l'homme individuel. En relisant l'itinéraire de Malraux et sa traversée des tempêtes de l'autre siècle comme celui d'une aventure spirituelle, Michel Cazenave ne se contente donc pas de libérer la figure d'André Malraux de toutes les scories d'un faux légendaire : il nous restitue aussi, peut-être, le clef la plus essentielle de cette pensée visionnaire...

     Le Nouvel Observateur (Novembre 2006)
     Philippe Sollers

     ... rien de moins tendance, ces temps-ci, que l'absurde, la mort, le néant, raison pour laquelle la morbidité, la violence et la dépression s'exaspèrent, boostées par le divertissement publicitaire. Malraux, lui, tournait autour du trou noir comme une sorte de derviche soufflant. C'est un Pascal sans Dieu tourné vers le Gange. Qu'est-ce qui l'a mené là, et pourquoi ?

     Les témoins vont se faire de plus en plus rares, d'où l'intérêt du livre de Michel Cazenave qui comporte beaucoup d'entretiens inédits. Sur la politique : pourquoi être allé de la guerre d'Espagne à de Gaulle, après avoir longtemps, par antifascisme, suivi Moscou (là, Malraux insiste sur son dégagement après le pacte stalino-nazi) ? Pourquoi sauter de Jeanne d'Arc à Saint-Just fort étonnés de se retrouver ensemble dans l'au-delà (mais Michelet est l'inventeur de ce tour de passe-passe androgyne) ? Faut-il suivre Bernanos qui définit la France comme «raison ardente et cœur enflammé de l'Europe» ? L'Europe, après la catastrophe, parlons-en. Malraux : «Si le dernier acte de ce qui fut l'Europe a commencé, du moins n'aurons-nous pas laissé la France mourir dans le ruisseau.» Cette dernière formule le peint tout entier : mourir, bon, mais dans le ruisseau, non. « Même quand les hommes veulent se rouler dans la boue et s'y enfoncer les oreilles, ils finissent par y entendre le grondement saccadé des eaux inapaisables et souterraines.» C'est beau, et même trop beau, mais il s'agit de métaphysique.

     Encore détesté par l'extrême-droite, la droite affairiste, les Américains, la gauche et l'ultra-gauche, Malraux reste plus inspiré que Gide, plus mondial que Mauriac, plus lyrique qu'Aron (pas difficile), plus fiable qu'Aragon (pas difficile non plus), plus profond que Camus, plus artiste que Sartre. La suite ? «Vos petits essais de structure pour des nihilismes modérés ne semblent pas destinés à une longue existence.» En réalité, lui est un nihiliste extrême et actif (il embrasse de Gaulle pour fuir le vertige). Sa hantise est Dostoïevski, mais aussi Nietzsche (qu'il n'a pourtant pas bien lu). Dieu est mort ? Sans doute, mais pas le diable («Satan est reparu»). Le communisme ? Espoir vite déçu, puisque les communistes ont été «une Eglise, au mauvais sens» (c'est-à-dire celui du mensonge). A un moment, Cazenave, qui s'occupe de l'Institut Charles-de-Gaulle, envisage une collaboration avec un institut de Moscou (on est en 1973). Malraux bondit : «Ne le faites surtout pas ! Vous allez leur permettre de réaliser la plus belle opération dont ils puissent rêver : d'arriver à mentir avec des documents vrais.»...

portrait André Malraux - 1976

     ... Malraux se déclare « agnostique», «esprit religieux sans foi», mais pas athée. Le cancer du temps le dévore, d'où son halètement chamanique en face de l'Art, et sa croyance à une sorte de Chevalerie de métamorphoses («A rire de la chevalerie, on risque de s'abonner à la "Série noire"»). Il n'empêche : «Les grandes figures de l'humanité sont toutes liées à une transcendance.» Lapsus révélateur : il dit que Claudel parle de «la rencontre des hasards» alors que le mot exact est «jubilation». La jubilation des hasards ? Ce serait un autre monde (pour le coup, on dirait une audace du dernier Nietzsche).

     Ce sont les ultimes livres de Malraux qui, aujourd'hui, devraient nous toucher le plus, «le Miroir des limbes», «Lazare» (sans parler de l'admirable «Goya»). « J'ai rencontré le surnaturel, dit Malraux, j'ai tendance à l'évacuer, et lui, à revenir.» Ecoutons-le : «J'ai connu le dieu de l'épouvante», ou bien : «Une horreur sacrée nous habite.» Ou encore : «Mon sentiment était à l'angoisse ce que la terreur est à la crainte.» Les dernières phrases du «Miroir des limbes» sont les suivantes : «A l'instant de descendre (j'avais quitté terre), j'ai senti la mort s'éloigner ; pénétré, envahi, possédé, comme par une ironie inexplicablement réconciliée, qui fixait au passage la face usée de la Mort.»

     Le 12 janvier 1958, de Gaulle remercie Malraux pour «la Métamorphose des dieux» : «Grâce à vous, que de choses j'ai vues, ou cru voir, qu'autrement je devrais mourir sans avoir discernées. Or ce sont justement, de toutes les choses, celles qui en valent le plus la peine.» Cette lettre d'un chef d'Etat à un écrivain aventureux est émouvante. On parle de la folie des grandeurs, mais il y a aussi une raison de l'ampleur. On comprend alors pourquoi Malraux aimait l'inscription funèbre de Ramsès : «Si j'ai accompli ce dont m'avaient chargé les Dieux, du pays sans retour j'entendrai la louange des morts, et celle des vivants avec son bruit d'abeilles.» Voilà donc, dans l'univers rendu au moins un instant moins bête, un léger bruit d'abeilles pour le fantôme du Panthéon.

     Nouvelles Clés (Décembre 2006)
     Coup de chapeau

     ... A Michel Cazenave, qui a toujours été fasciné par la personnalité et l'œuvre de Malraux qu'il a bien connu dans les quatre dernières années de sa vie et souvent interrogé sur des questions essentielles et existentielles : ce livre, paru aux Ed. Bartillat est un témoignage passionnant et majeur.

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